Mythologie grecque · Dieux & déesses

Éris, déesse grecque de la Discorde et la pomme de discorde

Éris, déesse de la Discorde : sa descendance de fléaux chez Hésiode, les deux Éris des Travaux, et l'histoire vraie de la pomme « à la plus belle ».

Éris est la Discorde personnifiée : une divinité sans temple, sans prêtrise et sans histoire d’amour, dont toute la puissance tient à sa capacité de déclencher. Elle n’a qu’un seul grand fait d’armes dans la mythologie grecque, mais il est décisif — c’est elle qui, non invitée à un mariage, produit la querelle dont sortira la guerre de Troie. Et le détail que tout le monde retient d’elle, la pomme d’or, n’appartient pas aux textes les plus anciens.

Fille de la Nuit, mère des fléaux

Hésiode la place dans le grand catalogue de ce que Nyx enfante seule, sans s’unir à personne : le Destin, la Mort, le Sommeil, les Rêves, les Hespérides, les Moires, Némésis, la Tromperie, la Vieillesse — et Éris.

Puis Hésiode fait ce qu’il ne fait pour presque aucune autre de ces abstractions : il lui donne à son tour une descendance, et cette descendance est un programme. Éris enfante Ponos (la peine), Léthé (l’oubli), Limos (la famine), les Algéa (douleurs), les Hysminai et les Machai (mêlées et combats), les Phonoi et les Androktasiai (meurtres et tueries), les Neikea (querelles), les Pseudea (mensonges), les Amphillogiai (contestations), Dysnomia (le mauvais gouvernement), Até (l’aveuglement funeste) — et, en dernier, Horkos, le Serment.

Ce dernier nom surprend jusqu’à ce qu’on lise la précision d’Hésiode : Horkos est celui qui « fait le plus de mal aux hommes sur la terre, quand quelqu’un jure sciemment un faux serment ». Le Serment n’est pas ici une garantie mais un piège. La liste ne décrit donc pas une famille : c’est une anatomie complète de l’effondrement d’une communauté, du champ de bataille jusqu’au tribunal.

La sœur d’Arès qui grandit jusqu’au ciel

Chez Homère, Éris n’est pas une allégorie décorative mais un personnage qui se déplace sur le champ de bataille.

L’Iliade la présente comme la sœur et la compagne d’Arès, et lui consacre l’une des plus fortes images du poème : elle est d’abord petite, puis s’élève, et finit par marcher sur la terre en portant sa tête dans le ciel. C’est la description mécanique d’une escalade — une querelle commence à hauteur d’homme et finit à l’échelle du monde.

Au chant XI, Zeus l’envoie lui-même vers les vaisseaux achéens, une torche à la main ; postée sur le navire d’Ulysse, au centre du camp, elle pousse un cri qui met tout le monde en mouvement. Elle n’est pas ici du côté d’un camp contre l’autre : elle est l’instrument par lequel un dieu relance une guerre qui s’enlisait.

Homère ne lui prête aucun motif personnel. Éris ne veut rien, elle amplifie.

Les deux Éris : la grande idée d’Hésiode

Le passage le plus important sur Éris n’est pas mythologique mais moral, et il commence par un désaveu.

Aux premiers vers des Travaux et les Jours, Hésiode annonce qu’il s’était trompé : « Il n’y avait pas seulement une race d’Éris, il y en a deux sur la terre. » L’une est celle de la Théogonie, blâmable, qui nourrit la guerre et la haine, et que les hommes n’honorent que par contrainte. L’autre est plus ancienne, et Nyx l’a mise à la racine de la terre : celle-là est bonne pour les mortels.

Sa description est célèbre et étonnamment concrète :

Elle pousse au travail même l’homme sans ressort. Car un homme voit son voisin riche se hâter de labourer, de planter, de bien tenir sa maison, et il se prend à désirer la richesse : le voisin rivalise avec le voisin. Cette Éris est bonne aux mortels. Le potier en veut au potier, le charpentier au charpentier, le mendiant jalouse le mendiant et l’aède l’aède.

Il faut mesurer l’écart avec la mythologie ordinaire. Hésiode ne raconte pas une histoire : il dédouble un concept pour distinguer la rivalité destructrice de l’émulation productive. C’est, à sept siècles avant notre ère, l’une des premières formulations grecques de la concurrence comme moteur du travail — et le poème est adressé à un frère avec qui l’auteur est justement en procès pour un héritage. La distinction n’est pas gratuite : elle sert à dire à Persès qu’il pratique la mauvaise Éris.

Les noces de Pélée et Thétis

Le récit qui a fait la fortune d’Éris tient en une phrase dans les sources les plus anciennes.

Les Chants cypriens, épopée archaïque perdue dont Proclos a laissé le résumé, expliquent que Zeus délibère avec Thémis sur la manière d’alléger la terre surpeuplée, et que la guerre de Troie en découle. C’est dans ce cadre qu’aux noces de Pélée et de Thétis — le mariage où naîtra Achille —, Éris suscite une querelle sur la beauté entre Héra, Athéna et Aphrodite. Zeus ordonne à Hermès de les conduire vers Pâris, sur l’Ida, pour l’arbitrage : c’est le jugement de Pâris, et le début de tout.

Notons ce que le résumé ne dit pas : ni pomme, ni inscription, ni carton d’invitation oublié.

L’histoire vraie de la pomme d’or

Le détail le plus célèbre de la mythologie grecque sur ce point est une addition tardive, et il vaut la peine de dater les couches.

  • Les sources archaïques connaissent la querelle, pas l’objet.
  • Les mythographes tardifs et latins fixent le scénario complet. Hygin, dans ses Fables, raconte qu’Éris, écartée du banquet, jette une pomme parmi les convives en demandant que « la plus belle » la prenne, ce qui déclenche la dispute.
  • Lucien, au IIe siècle, met la scène en dialogue et donne la formule qui restera : la pomme porte l’inscription « à la plus belle » (kallistēi).

La chronologie a une conséquence directe sur la lecture du mythe. Dans la version archaïque, Éris agit sur commande implicite du plan de Zeus : elle est un rouage. Dans la version tardive, elle agit par vengeance personnelle parce qu’on ne l’a pas invitée, et le mythe devient une anecdote de mondanité divine. La formule « pomme de discorde », passée dans toutes les langues européennes, vient de la seconde version — c’est-à-dire de la moins ancienne.

Un détail supplémentaire mérite d’être signalé : la pomme d’or renvoie visuellement au jardin des Hespérides, autres filles de la Nuit chez Hésiode. Les deux motifs, sœurs par la généalogie, ont fini par se contaminer dans l’imagerie.

Éris, Enyo et Discordia : ce qu’il ne faut pas confondre

Trois figures voisines sont régulièrement mélangées, à tort.

Enyo est une déesse de la guerre proprement dite, compagne d’Arès dans le carnage, que les Romains rapprocheront de Bellone. Éris n’est pas une déesse de la guerre : elle est ce qui la commence. La différence est exactement celle qui sépare la cause du phénomène.

Discordia, à Rome, est une traduction littérale plus qu’une divinité vivante. Virgile la fait apparaître à l’entrée des Enfers dans l’Énéide et sur le bouclier d’Énée, les cheveux de vipères noués d’un bandeau sanglant ; elle reste une personnification poétique, sans culte civique.

Enfin, l’Éris moderne — celle du Discordianisme, ou la planète naine baptisée Éris en 2006 précisément parce que sa découverte a bouleversé la définition des planètes — s’appuie sur la version latine tardive de la pomme, pas sur Hésiode.

Ce que disent les sources antiques

Le dossier d’Éris est court mais remarquablement cohérent quand on le lit dans l’ordre :

  • Hésiode, Théogonie : origine et descendance, une théologie de la destruction sociale ;
  • Hésiode, Les Travaux et les Jours : la correction en deux Éris, seul texte grec qui fasse de la rivalité une vertu ;
  • Homère : Éris en action, la seule source qui la montre grandir et crier ;
  • Chants cypriens (via Proclos) : le déclenchement du cycle troyen, sans pomme ;
  • Hygin, Apollodore, Lucien : la mise en scène du banquet, l’invitation refusée et l’inscription.

Aucun de ces auteurs ne lui prête de sanctuaire. C’est logique : on ne fait pas d’offrande à ce qu’on cherche à éviter, et la seule Éris qu’un Grec puisse honorer est celle qui le fait travailler.

Sources antiques

  • Hésiode, Théogonie, v. 225-232
  • Hésiode, Les Travaux et les Jours, v. 11-26
  • Homère, Iliade, IV, 440-445 ; XI, 3-14 ; XVIII, 535
  • Chants cypriens, résumé de Proclos (Chrestomathie)
  • Hygin, Fables, 92
  • Apollodore, Épitomé, III, 2
  • Lucien, Dialogues des dieux marins, 5 ; Le Jugement des déesses

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Questions fréquentes

Qui est Éris dans la mythologie grecque ?

Éris est la Discorde personnifiée, fille de la Nuit, née sans père selon Hésiode. Elle n'a ni temple ni culte notable : sa force tient à sa descendance, une liste de fléaux sociaux — famine, mensonge, oubli, querelles, meurtres, désordre juridique — et à son rôle de déclencheur dans le cycle troyen, où elle transforme un mariage en guerre de dix ans.

La pomme de discorde est-elle un mythe grec ancien ?

Le geste est ancien, l'objet ne l'est pas. Le résumé des Chants cypriens, épopée archaïque perdue, indique seulement qu'Éris suscite une querelle entre Héra, Athéna et Aphrodite lors des noces de Pélée et Thétis. La pomme d'or gravée du mot « à la plus belle » n'apparaît clairement que dans des sources bien plus tardives, notamment latines comme Hygin. L'expression « pomme de discorde » repose donc sur une version postérieure au récit qu'elle résume.

Pourquoi Hésiode parle-t-il de deux Éris ?

Parce qu'il se corrige lui-même. Dans la Théogonie, Éris est purement destructrice ; dans Les Travaux et les Jours, il annonce qu'il existe en réalité deux Éris de nature opposée. L'une pousse à la guerre et à la haine ; l'autre, plus ancienne, pousse à travailler par comparaison avec le voisin — « le potier en veut au potier ». C'est l'une des premières théorisations grecques de la concurrence comme moteur économique.