Mythologie grecque · Dieux & déesses

Circé, déesse magicienne d'Ééa dans la mythologie grecque

Circé dans l'Odyssée : les pharmaka qui changent les hommes en porcs, l'herbe moly, la purification de Médée, et le cap Circeo en Italie.

Circé dans l'art classique
John William Waterhouse — via Wikimedia Commons · Domaine public · Image adaptée : redimensionnement, composition sur fond flouté, désaturation, teinte colorée et conversion WebP · Source

Circé est une déesse de la lignée du Soleil qui vit seule dans l’île d’Ééa, entourée de loups et de lions qu’elle a drogués jusqu’à la docilité. Elle change en porcs les compagnons d’Ulysse, se voit contrainte de leur rendre forme humaine, puis devient l’alliée la plus utile du héros. Homère la désigne constamment comme une déesse — le mot « sorcière » viendra bien plus tard, et il déforme le personnage.

L’Odyssée précise sa filiation : Circé est la fille du dieu solaire Hélios et de l’Océanide Persé, ainsi que la sœur d’Aiétès. Ce lien familial explique pourquoi le Soleil et la Colchide restent attachés à son histoire jusque dans les récits postérieurs.

Une science, pas un sortilège

Ce que manie Circé porte un nom précis en grec : les pharmaka, les substances actives. Elle mêle sa drogue à un mélange de fromage, d’orge et de miel dans du vin de Pramnos, puis touche ses hôtes d’une baguette et les enferme dans une porcherie. Homère précise le détail qui rend la scène atroce plutôt que comique : ils ont le corps, les soies et la voix du porc, mais l’esprit intact.

L’antidote est tout aussi matériel. Hermès remet à Ulysse l’herbe moly, noire par la racine, blanche comme le lait par la fleur, « difficile à arracher pour les mortels ». C’est la seule plante magique nommée dans Homère, et l’Antiquité n’est jamais parvenue à l’identifier : les botanistes anciens comme les pharmacologues modernes ont proposé le perce-neige, la rue sauvage, la mandragore, sans conclure.

Circé n’incante pas : elle prépare, dose et administre. C’est une technicienne.

Le serment

Protégé par le moly, Ulysse boit sans changer. Quand la baguette le touche, il tire l’épée ; Circé le reconnaît aussitôt, car Hermès lui avait annoncé que l’homme résistant à ses drogues serait Ulysse.

La suite est ce que les adaptations effacent. Elle l’invite dans son lit ; il refuse tant qu’elle n’aura pas juré par les dieux, en bonne et due forme, de ne plus tenter de lui nuire — précaution raisonnable, un hôte nu et désarmé étant précisément ce qu’elle vient de détruire. Ce n’est qu’après le serment qu’il accepte. La relation commence donc en trêve négociée entre deux adversaires, et dure un an.

Celle qui connaît la route

L’apport décisif de Circé au poème est d’ordre informatif. C’est elle qui apprend à Ulysse qu’il devra descendre chez les morts interroger Tirésias — voyage que personne n’a envisagé et dont personne ne veut. À son retour, elle lui donne les instructions de navigation pour tout le reste du périple : les Sirènes et la cire, le choix entre Charybde et Scylla, et l’interdiction absolue de toucher aux troupeaux du Soleil.

Tout ce qui arrive pendant plusieurs chants consiste soit à suivre ses consignes, soit à les enfreindre. Dans les Argonautiques, elle remplit une fonction technique différente : elle purifie Médée et Jason du meurtre d’Apsyrtos. La même compétence, appliquée à la souillure rituelle plutôt qu’aux corps.

Ééa, le cap Circeo et la mémoire d’un lieu

Les Grecs situaient Ééa « là où sont les demeures de l’Aurore », c’est-à-dire nulle part de précis. Les Romains, eux, l’ont localisée chez eux : le promontoire du Circeo, sur la côte du Latium entre Rome et Naples, qui se détache de la plaine comme une île quand la brume monte, a porté son nom dans toute l’Antiquité latine et le porte encore.

Cette annexion n’est pas anecdotique. Elle inscrit Circé dans la préhistoire mythique de Rome — Hésiode lui donne déjà d’Ulysse deux fils, Agrios et Latinos, ce dernier devenant l’ancêtre éponyme des Latins. La magicienne que la Grèce plaçait au bout du monde connu est devenue, pour Rome, une aïeule.

Comment une déesse devient une sorcière

L’Homère que l’on lit ne juge pas Circé : elle est dia thea, déesse éclatante, fille du Soleil et sœur d’Aiétès de Colchide, et ses pouvoirs relèvent d’une prérogative divine et non d’une déviance. Elle appartient à une famille de praticiennes qui compte aussi Médée et Pasiphaé.

La réduction à la « magicienne » est un travail postérieur, largement romain puis médiéval. Ovide y contribue en lui prêtant des mobiles qu’elle n’a pas chez Homère — la jalousie contre Scylla, le dépit contre Picus — et les allégoristes achèvent l’opération en faisant d’elle l’emblème du plaisir qui change les hommes en bêtes. Revenir au texte grec restitue une figure plus étrange : une immortelle solitaire, qui tisse en chantant dans une île vide, éprouve quiconque y aborde et aide ceux qui passent l’épreuve.

Sources antiques

  • Homère, Odyssée, X, 133-574 ; XII, 1-141
  • Hésiode, Théogonie, v. 1011-1014
  • Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 659-752
  • Ovide, Métamorphoses, XIII-XIV

À lire aussi

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'herbe moly ?

L'antidote qu'Hermès remet à Ulysse : noire par la racine, blanche comme le lait par la fleur, « difficile à arracher pour les mortels ». C'est la seule plante magique nommée dans Homère, et l'Antiquité n'est jamais parvenue à l'identifier — botanistes anciens et pharmacologues modernes ont proposé le perce-neige, la rue sauvage, la mandragore, sans conclure.

Où situait-on l'île de Circé ?

Les Grecs plaçaient Ééa « là où sont les demeures de l'Aurore », c'est-à-dire nulle part de précis. Les Romains l'ont localisée chez eux : le promontoire du Circeo, sur la côte du Latium, qui se détache de la plaine comme une île quand la brume monte, a porté son nom dans toute l'Antiquité latine et le porte encore. Hésiode donne d'ailleurs à Circé et Ulysse un fils, Latinos, ancêtre éponyme des Latins.