Mythologie grecque · Héros & mortels
Eurydice, épouse d'Orphée dans la mythologie grecque
Eurydice : la morsure du serpent, Aristée et les abeilles de Virgile, le regard fatal, et la longue postérité française du mythe.
Eurydice est l’épouse d’Orphée, morte de la morsure d’un serpent peu après ses noces, et la raison pour laquelle le plus grand musicien de la mythologie grecque descend vivant chez les morts. Elle a très peu de texte à elle, et c’est précisément ce vide que vingt siècles de littérature se sont employés à combler.
Un serpent dans l’herbe, et des abeilles mortes
Chez Virgile, Eurydice fuit le long d’un fleuve devant Aristée, dieu mineur de l’élevage et des abeilles qui la poursuit, et ne voit pas la couleuvre d’eau tapie dans l’herbe haute. Chez Ovide, le serpent est là mais la poursuite a disparu : elle se promène simplement avec ses compagnes.
L’écart n’est pas ornemental. Virgile écrit le quatrième livre des Géorgiques, un poème sur l’agriculture, et tout l’épisode d’Orphée y est enchâssé dans le récit expliquant pourquoi les abeilles d’Aristée sont mortes — châtiment infligé par les nymphes pour la mort d’Eurydice, que le berger devra racheter par un sacrifice. La plus célèbre histoire d’amour de la poésie latine est, techniquement, une digression dans un manuel d’apiculture destinée à résoudre un problème de cheptel.
Cette étrangeté a une conséquence de lecture : chez Virgile, Eurydice meurt d’une agression, et le poème s’intéresse d’abord au coupable, pas au veuf.
La descente et la condition
Orphée descend vivant. Son chant immobilise la roue d’Ixion, suspend le supplice de Tityos, arrête les jarres des Danaïdes ; les ombres exsangues pleurent. Perséphone et le maître des morts rendent Eurydice à une condition : il marchera devant et ne se retournera pas avant que tous deux soient sortis.
Près du terme, il se retourne. Virgile parle d’une dementia, une folie soudaine ; Ovide invoque la crainte qu’elle ne suive pas, et l’amour. Elle glisse en arrière, et l’Eurydice d’Ovide ne lui adresse aucun reproche : de quoi se plaindrait-elle, demande-t-elle, sinon d’avoir été aimée ? Son dernier mot est vale, adieu — déjà trop faible pour qu’il l’entende.
L’a-t-il vraiment perdue ?
La tradition est ici franchement instable, et il vaut la peine de le savoir.
Aucun texte conservé antérieur à l’époque hellénistique n’affirme clairement l’échec d’Orphée. Euripide, dans Alceste, fait souhaiter à un personnage de posséder la voix d’Orphée pour descendre ramener quelqu’un — ce que l’on dit mal d’un échec célèbre. Un poème tardif, le Chant funèbre pour Bion, déclare au contraire qu’Orphée a bel et bien ramené Eurydice. Et Platon, dans le Banquet, donne une troisième version, la plus dure : les dieux n’auraient montré au musicien qu’un fantôme de sa femme, sans jamais la rendre, parce qu’il s’était présenté en lâche — un joueur de lyre qui s’arrange pour entrer aux Enfers vivant, au lieu d’avoir le courage d’y mourir par amour comme Alceste.
Trois dénouements incompatibles : la réussite, l’échec au seuil, et la tromperie divine. La version devenue canonique — le succès presque obtenu, ruiné par un seul regard — n’est solidement attestée que chez Virgile et Ovide, au Ier siècle avant notre ère. Cela ne la rend pas fausse : cela en fait un choix. Deux poètes latins ont transformé un récit sur la puissance de l’art en récit sur ses limites, et c’est leur dénouement que tout le monde connaît.
Une héroïne française
Peu de mythes ont été autant réécrits en français, et presque toujours pour rendre la parole à celle qui n’en a pas.
Jean Anouilh situe son Eurydice (1941) dans un buffet de gare, entre deux comédiens ambulants. Jean Cocteau en tire un film, Orphée (1950), où la Mort est une princesse en Rolls et où l’on passe de l’autre côté par les miroirs. Jacques Offenbach, un siècle plus tôt, avait déjà pris le contre-pied absolu avec Orphée aux Enfers (1858), opéra-bouffe où Eurydice s’ennuie ferme avec son mari violoniste et descend aux Enfers avec un certain soulagement.
Le personnage n’a presque pas de contours dans les sources antiques : ni généalogie, ni exploits, ni même de statut fixe — nymphe chez les uns, mortelle chez les autres. Ce blanc n’est pas un accident, il est structurel : Eurydice est ce vers quoi Orphée tend la main, et le mythe a besoin qu’elle soit une absence pour que le geste signifie quelque chose. Chaque réécriture depuis deux mille ans consiste à refuser ce postulat.
Sources antiques
- Virgile, Géorgiques, IV, 453-527
- Ovide, Métamorphoses, X, 1-77 et XI, 61-66
- Platon, Banquet, 179d
- Euripide, Alceste, v. 357-362
- pseudo-Moschos, Chant funèbre pour Bion
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Questions fréquentes
Pourquoi Eurydice meurt-elle ?
D'une morsure de serpent, mais les circonstances changent. Chez Virgile, elle fuit le long d'un fleuve devant Aristée, dieu mineur de l'élevage qui la poursuit, et ne voit pas la couleuvre dans l'herbe haute. Chez Ovide, le serpent est là mais la poursuite a disparu. L'écart n'est pas mince : chez Virgile elle meurt d'une agression, et le poème s'intéresse d'abord au coupable, pas au veuf.
Que reste-t-il d'Eurydice dans les réécritures françaises ?
Beaucoup, et presque toujours pour lui rendre la parole. Anouilh situe son Eurydice (1941) dans un buffet de gare ; Cocteau en tire un film, Orphée (1950), où l'on passe de l'autre côté par les miroirs. Offenbach avait pris un siècle plus tôt le contre-pied absolu avec Orphée aux Enfers, où Eurydice s'ennuie ferme et descend aux Enfers avec un certain soulagement.