Mythologie grecque · Héros & mortels

Antigone, héroïne qui défie Créon dans la mythologie grecque

Antigone, fille d'Œdipe : ce que signifie un corps privé de sépulture, les lois non écrites contre le décret de Créon, et sa postérité française.

Antigone dans l'art classique
Frederic Leighton — via Wikimedia Commons · Domaine public · Image adaptée : redimensionnement, composition sur fond flouté, désaturation, teinte colorée et conversion WebP · Source

Antigone est la fille d’Œdipe et de Jocaste qui ensevelit un frère condamné par la cité à pourrir à l’air libre, et qui meurt pour ce geste. On la réduit souvent à un symbole abstrait de la conscience contre la loi. Le personnage devient plus net si l’on comprend d’abord, très concrètement, ce qu’un cadavre sans sépulture représentait pour un Grec.

Colone : la fille qui guide

Dans Œdipe à Colone — pièce écrite en dernier, mais dont l’action précède —, Antigone est le guide de son père aveugle pendant des années d’errance. Elle n’est pas encore la révoltée : elle est celle qui reste.

Quand Polynice vient supplier Œdipe de soutenir son camp, c’est Antigone qui obtient de son père qu’il l’écoute, puis qui supplie son frère de renoncer à marcher sur Thèbes. Il part quand même. Elle a donc déjà tenté d’empêcher la guerre dont on lui interdira plus tard d’enterrer les morts.

Pourquoi un corps sans tombeau est un scandale

Après le duel fratricide, Créon accorde les honneurs funèbres au défenseur Étéocle et les refuse à l’assaillant Polynice.

Il faut mesurer ce que cela veut dire. Pour la religion grecque, les rites funéraires ne sont pas un hommage facultatif : ils sont l’opération qui fait passer le mort de l’état de cadavre à celui d’habitant du royaume des ombres. Sans eux, l’âme reste en suspens, ni parmi les vivants ni parmi les morts. Le corps abandonné devient en outre une souillure — un miasma — qui contamine la cité entière, ses autels et ses sacrifices ; c’est précisément ce que le devin Tirésias viendra reprocher à Créon quand les oiseaux et les chiens auront répandu la chair du mort sur les foyers de Thèbes.

Enterrer un mort relève par ailleurs du devoir de la famille, et particulièrement des femmes de la maison, qui lavent le corps, l’exposent et versent les libations. En s’avançant vers le cadavre de son frère, Antigone ne fait donc rien d’excentrique : elle accomplit exactement la tâche qui lui revient. C’est le décret qui est anormal.

Les lois non écrites

Antigone couvre le corps de poussière, verse les libations, et n’oppose aucune dénégation lorsqu’on l’arrête.

Sa défense est le passage le plus cité du théâtre grec. L’édit de Créon, dit-elle, est la proclamation d’un homme ; et la proclamation d’un homme ne saurait l’emporter sur les lois non écrites et infaillibles des dieux, qui ne datent ni d’aujourd’hui ni d’hier, et dont nul ne sait quand elles ont commencé. La formule oppose deux ordres de légitimité, le nomos de la cité et une norme antérieure à toute cité — et c’est cette opposition, plus que le personnage, qui a traversé les siècles.

Sa sœur Ismène, qui avait refusé de l’aider, tente ensuite de partager la condamnation. Antigone le lui interdit : un refus qui passe pour de la dureté et qui la sauve.

Une victoire qui détruit tout

Créon la fait murer vivante dans un tombeau de pierre. Elle s’y pend. Son fiancé Hémon, fils de Créon, se tue près du corps ; la reine Eurydice se tue en l’apprenant. Le roi conserve son autorité et perd sa maison entière.

Antigone après l’Antiquité

Peu de figures grecques ont connu une postérité aussi politique. Hegel en fait le modèle du conflit entre deux droits également fondés, la famille et l’État, dont l’affrontement est tragique précisément parce qu’aucun des deux n’a tort.

En France, la réécriture décisive est l’Antigone de Jean Anouilh, créée à Paris en février 1944, sous l’Occupation. La pièce fut applaudie simultanément par des spectateurs qui y lisaient un éloge de la résistance et par d’autres qui y voyaient un Créon raisonnable face à une jeune fille intransigeante — ambiguïté qui explique à la fois qu’elle ait passé la censure et qu’elle continue de faire débat. Le mythe reste utile parce qu’il ne tranche pas à la place de son lecteur.

Sources antiques

  • Sophocle, Antigone (v. 450-470) et Œdipe à Colone
  • Euripide, Les Phéniciennes
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 5-7

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Questions fréquentes

Pourquoi ensevelir Polynice est-il si important ?

Les rites funéraires ne sont pas un hommage facultatif : ils font passer le mort de l'état de cadavre à celui d'habitant du royaume des ombres. Privé d'eux, il reste en suspens. Le corps abandonné devient en outre une souillure — un miasma — qui contamine la cité, ses autels et ses sacrifices. C'est exactement ce que le devin Tirésias viendra reprocher à Créon.

Antigone meurt-elle dans toutes les versions ?

Non. Euripide avait écrit une Antigone, aujourd'hui perdue mais résumée dans l'Antiquité, où la sépulture est découverte, où Hémon reçoit l'ordre de l'exécuter et la cache à la place, et où le couple se marie et a un fils nommé Maion. Les lecteurs antiques connaissaient les deux dénouements ; c'est celui de Sophocle, qui en fait une martyre, qui nous est parvenu intact.