Mythologie nordique · Mythes de la création
Mythe de la création nordique : Ymir et le Ginnungagap
Le mythe de la création nordique : du vide béant du Ginnungagap au corps du géant Ymir, comment Odin et ses frères façonnent le monde et les premiers humains.
Le mythe de la création nordique ne commence pas par une parole créatrice ni par un dieu bienveillant, mais par un vide et un meurtre. Le monde des Vikings naît de la rencontre du gel et du feu, puis du corps démembré d’un géant primordial. Reconstitué surtout à partir de l’Edda en prose de Snorri Sturluson et du poème Völuspá, ce récit dit d’emblée ce qu’est le cosmos nordique : une matière recyclée, arrachée au chaos, et vouée dès l’origine à s’effondrer un jour dans le feu du Ragnarök.
Le Ginnungagap : le vide béant du commencement
Avant les mondes s’étend le Ginnungagap, un abîme vide, sans forme ni vie. Il n’est pas néant absolu, mais un intervalle, un espace en attente. À ses deux extrémités s’opposent deux royaumes primordiaux :
- au nord, Niflheim, le monde de la glace, du brouillard et du froid, d’où jaillit la source Hvergelmir ;
- au sud, Muspelheim, le monde du feu et des flammes, gardé par le géant Surt et son épée flamboyante.
Les fleuves glacés de Niflheim, appelés Élivágar, coulent vers le sud. Là où leur gel rencontre la chaleur de Muspelheim, la glace fond, et de ces gouttes animées par la chaleur naît la première vie.
Ymir et Audhumla : les premières créatures
De cette rencontre du gel et du feu surgit Ymir, le géant primordial, premier être vivant du cosmos. Pendant son sommeil, la sueur de ses aisselles engendre un couple de géants, et l’une de ses jambes conçoit un fils avec l’autre : ainsi naît la race des géants du givre (les Jötnar), dont Ymir est l’ancêtre.
Du gel fondant naît aussi Audhumla, une vache primordiale dont les quatre fleuves de lait nourrissent Ymir. Audhumla se nourrit elle-même en léchant les blocs de glace salée. De cette glace, en trois jours, elle dégage un homme : Buri, beau et puissant, ancêtre des dieux. Le monde nordique met donc face à face, dès l’origine, deux lignées rivales : celle des géants issue d’Ymir, et celle des dieux issue de Buri.
Le meurtre d’Ymir : un monde né d’un corps
Buri engendre Bor, qui épouse la géante Bestla. De leur union naissent trois dieux : Odin, Vili et Vé. Ces trois frères se dressent contre Ymir et le tuent. Le sang qui jaillit du géant est si abondant qu’il noie presque tous les géants du givre ; seul Bergelmir en réchappe avec sa femme, perpétuant la lignée qui, plus tard, s’opposera aux dieux.
Odin et ses frères traînent alors le cadavre d’Ymir au centre du Ginnungagap et façonnent le monde de sa dépouille. La cosmogonie nordique est ici d’une brutale précision :
- sa chair devient la terre ;
- son sang devient les mers et les lacs ;
- ses os deviennent les montagnes ;
- ses dents et fragments d’os deviennent les rochers et les pierres ;
- son crâne devient la voûte du ciel, soutenue à ses quatre coins par quatre nains (Nord, Sud, Est, Ouest) ;
- sa cervelle dispersée devient les nuages ;
- ses cils ou sourcils servent à bâtir Midgard, l’enceinte fortifiée destinée aux hommes.
Enfin, les dieux capturent des étincelles jaillies de Muspelheim et les fixent dans le ciel : ce sont les étoiles, le soleil et la lune, à qui l’on assigne une course réglée.
Ask et Embla : la naissance de l’humanité
Le monde est fait, mais il reste à le peupler. En marchant sur un rivage, Odin et ses frères trouvent deux troncs d’arbre échoués. Ils en font les premiers humains : Ask (le frêne) et Embla (l’orme, ou peut-être la vigne).
Chaque dieu offre un don : Odin donne le souffle et la vie ; le deuxième donne l’intelligence et le mouvement ; le troisième donne l’apparence, la parole, l’ouïe et la vue. Ainsi animés, Ask et Embla deviennent les ancêtres de toute l’humanité, installés dans l’enceinte protectrice de Midgard.
Yggdrasil et les neuf mondes
Le cosmos ainsi créé s’organise autour de l’Yggdrasil, le frêne immense dont les branches et les racines relient les neuf mondes. Parmi eux : Asgard, la citadelle des dieux Ases ; Midgard, le monde des hommes ; Jötunheim, le pays des géants ; Niflheim et Muspelheim, les royaumes primordiaux ; ou encore Helheim, le séjour des morts ordinaires.
L’arbre-monde relie et nourrit ce cosmos, mais il souffre déjà : un aigle le domine, le serpent Nídhögg ronge ses racines, et l’écureuil Ratatosk porte les insultes de l’un à l’autre. Dès sa naissance, le monde nordique porte en lui les signes de son usure et de sa fin.
Ce que changent les sources antiques
Le récit le plus complet vient de la Gylfaginning, première partie de l’Edda en prose rédigée vers 1220 par l’Islandais chrétien Snorri Sturluson. Snorri systématise et met en récit des traditions plus anciennes, mais son regard de lettré chrétien peut rationaliser certains détails.
Les poèmes de l’Edda poétique, plus anciens, offrent des versions parfois divergentes. La Völuspá (« Prophétie de la voyante ») insiste sur le vide originel et annonce déjà la fin du monde. Le Vafþrúðnismál fait dialoguer Odin et un géant savant sur les origines, et attribue explicitement la formation du monde au corps d’Ymir. Le Grímnismál détaille la correspondance entre les parties du géant et les éléments du cosmos. Ces sources ne concordent pas toujours : la mythologie nordique nous parvient en fragments, reconstruits après la christianisation de l’Islande.
Portée du récit
La cosmogonie nordique est peut-être la plus sombre des grands mythes de création. Le monde n’y est pas offert : il est arraché, taillé dans le cadavre d’un géant, bâti sur un meurtre fondateur. Les dieux ne sont pas des créateurs tout-puissants mais des artisans qui recyclent une matière première hostile. Et ce monde, dès l’instant de sa naissance, sait qu’il périra : le Ragnarök est déjà inscrit dans l’ordre des choses. Cette conscience de la fin donne au mythe viking sa gravité unique.
Lectures complémentaires
Pour le dieu-artisan qui façonne le monde et donne le souffle aux hommes, lire la fiche d’Odin. Pour l’arbre-monde qui structure le cosmos né d’Ymir, voir la fiche d’Yggdrasil. Pour la citadelle des dieux au cœur des neuf mondes, consulter la fiche d’Asgard. Pour la destruction annoncée de ce monde créé, lire le récit du Ragnarök.
Étapes du récit
- 01Le vide béant du Ginnungagap entre Niflheim et Muspelheim
- 02La rencontre du gel et du feu fait naître le géant Ymir
- 03La vache Audhumla et l'apparition de Buri, ancêtre des dieux
- 04Odin et ses frères tuent Ymir et façonnent le monde de son corps
- 05Création des premiers humains, Ask et Embla
- 06Organisation des neuf mondes autour d'Yggdrasil
Sources antiques
- Snorri Sturluson, Edda en prose (Gylfaginning)
- Völuspá (Edda poétique)
- Grímnismál (Edda poétique)
- Vafþrúðnismál (Edda poétique)
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Questions fréquentes
Comment le monde a-t-il été créé dans la mythologie nordique ?
À l'origine s'étend le Ginnungagap, un vide béant bordé par le royaume de glace de Niflheim et le royaume de feu de Muspelheim. Là où le gel fond au contact de la chaleur naît le premier géant, Ymir. Plus tard, Odin et ses frères tuent Ymir et façonnent le monde à partir de son corps : sa chair devient la terre, son sang les mers, ses os les montagnes et son crâne la voûte du ciel.
Qui est Ymir dans la mythologie nordique ?
Ymir est le premier être vivant, un géant primordial né du gel du Ginnungagap. De son corps endormi naissent les premiers géants. Il est tué par Odin, Vili et Vé, qui utilisent sa dépouille comme matière première du monde. Ymir est donc à la fois l'ancêtre des géants et la substance même du cosmos.
Qui sont les premiers humains dans la mythologie nordique ?
Ask et Embla, un homme et une femme façonnés par les dieux à partir de deux troncs d'arbre trouvés sur le rivage. Odin leur donne le souffle et l'esprit, ses frères leur accordent l'intelligence, la parole, l'ouïe, la vue et la couleur de la vie. Ils deviennent les ancêtres de toute l'humanité.